Vins croates : entretien avec un sommelier dalmate sur les cépages, les domaines et l'oenotourisme en 2026

La Croatie produit du vin depuis l'Antiquité grecque, et pourtant son vignoble reste l'un des secrets les mieux gardés d'Europe. Pour démêler cépages autochtones, terroirs côtiers et domaines à découvrir en 2026, nous avons rencontré Marko Petrović, sommelier consultant installé à Split avec dix-huit ans d'expérience dans la restauration gastronomique dalmate. Entretien éditorial sur les vins croates, le plavac mali, l'œnotourisme à Pelješac, en Istrie et sur les îles, avec ses adresses préférées et les pièges à éviter.

Publié le 1 mai 2026 · 14 min de lecture

La Croatie produit du vin depuis l’Antiquité grecque, et pourtant son vignoble reste l’un des secrets les mieux gardés d’Europe. Pour démêler cépages autochtones, terroirs côtiers et domaines à découvrir en 2026, nous avons rencontré Marko Petrović, sommelier consultant installé à Split avec dix-huit ans d’expérience dans la restauration gastronomique dalmate. Portrait éditorial et conversation autour d’un Pošip de Korčula par une fin d’après-midi sur la terrasse d’un café de la riva.

Marko Petrović, sommelier consultant à Split
Marko Petrović Sommelier consultant, basé à Split — 18 ans d'expérience Ancien chef sommelier d'un restaurant gastronomique de la côte dalmate, il accompagne aujourd'hui restaurants et domaines dans la valorisation des vins croates auprès du public francophone. Membre de l'Association croate des sommeliers, il anime des master classes pour des voyageurs et des cavistes européens. Portrait éditorial — interview reconstituée à partir des entretiens menés sur la côte dalmate

Pourquoi parler des vins croates en 2026

La Croatie reste mentalement classée par les voyageurs francophones comme une destination de plages, d’îles et de Game of Thrones. Pourtant, le pays compte 130 cépages dont 60 endémiques, plus de 17 000 producteurs et quatre régions viticoles aux profils radicalement différents : la Slavonie continentale, le Zagorje, l’Istrie et la Dalmatie côtière. Marko Petrović nous reçoit sur sa terrasse à deux pas du palais de Dioclétien.

Camille Roux : Marko, pour un voyageur français qui débarque à Split sans rien connaître du vin croate, par quoi commencer ?
Marko Petrović : Je conseille toujours de partir d'un cépage qu'on ne connaît pas, pour éviter le réflexe de comparaison. La graševina, par exemple, n'a aucun équivalent direct en France. C'est un blanc sec, vif, légèrement floral, qui se marie merveilleusement avec le poisson grillé ou un plat de risotto à l'encre de seiche. Une bouteille de Krauthaker ou d'Iločki Podrumi à 12-15 EUR est une excellente porte d'entrée.

Ensuite, vient le malvazija istarska — la malvoisie d’Istrie. Là on entre dans un univers différent, plus aromatique, presque exotique parfois. Les meilleurs producteurs comme Kozlović, Kabola ou Coronica vinifient des cuvées qui supportent dix ans de garde. C’est un vin qui surprend toujours les amateurs habitués aux blancs alsaciens ou bourguignons.

Enfin, pour les rouges, je commence rarement par un dingač la première fois. C’est trop puissant, trop tannique. Je préfère faire goûter un plavac mali jeune de l’île de Hvar — Plančić, Tomić, Carić — qui montre la vivacité du cépage sans matraquer. Le dingač, on le garde pour le second verre.

Les quatre régions viticoles croates expliquées

Camille Roux : Vous évoquez quatre régions très différentes. Comment les présenter brièvement à un voyageur qui prépare son itinéraire ?
Marko Petrović : La Slavonie, à l'est, c'est le grenier viticole continental : graševina, traminac, frankovka. Climat continental, sols loess et calcaires, vins blancs fins et structurés. Les caves d'Iločki Podrumi (les plus anciennes du pays, fondées en 1450) y proposent des dégustations dans une ambiance baroque très différente du reste du pays.

Le Zagorje et le centre, autour de Zagreb, sont surtout connus pour les blancs (graševina, sauvignon, pinot blanc) et les rosés. Beaucoup de petits domaines familiaux sur des collines vallonnées, à 1h-1h30 de la capitale. Très peu touristique, donc très accessible.

L’Istrie, c’est le point fort actuel. Climat méditerranéen tempéré, sols rouges riches en fer, malvazija pour les blancs et teran pour les rouges. Les grands noms — Coronica, Kozlović, Kabola, Matošević, Damjanić, Trapan — exportent dans le monde entier. Et puis, il y a les truffes, l’huile d’olive et les agritourismes : c’est la région où je conseille le plus volontiers un week-end gastronomique.

La Dalmatie enfin, c’est mon terrain. Climat aride, sols schisteux, vignes qui poussent presque sur la roche. Plavac mali partout, pošip à Korčula, debit à Šibenik, vugava sur l’île de Vis. La péninsule de Pelješac, autour des villages de Dingač et Postup, abrite les rouges les plus puissants du pays.

Vignes en terrasses sur la péninsule de Pelješac avec vue sur la mer Adriatique au coucher du soleil

Le plavac mali, le zinfandel et le crljenak kaštelanski

Camille Roux : Beaucoup de voyageurs américains demandent à Split à voir "le berceau du zinfandel". Pouvez-vous expliquer ce lien fascinant ?
Marko Petrović : C'est une histoire scientifique extraordinaire. En 2001, des analyses ADN menées par l'université de Davis en Californie et l'institut viticole de Zagreb ont prouvé que le zinfandel américain et le primitivo italien étaient en réalité un cépage croate ancien, le crljenak kaštelanski, qu'on croyait disparu. On en a retrouvé seulement neuf pieds vivants dans un vignoble familial de Kaštela, à dix kilomètres de Split.

Aujourd’hui, plusieurs domaines, dont Edi Maletić et Bedalov, ont relancé la production de crljenak en Dalmatie centrale. Le plavac mali en est par ailleurs le descendant direct, croisé avec un autre cépage local, le dobričić.

Pour un voyageur curieux, je conseille d’inclure une visite à Kaštela ou à un domaine spécialisé en crljenak. C’est un voyage dans la généalogie du vin moderne, et un excellent prétexte pour comprendre que la Dalmatie n’est pas qu’une côte à plages.

Les domaines à visiter sans rendez-vous (ou presque)

Camille Roux : Pour un séjour de cinq jours, quels domaines recommandez-vous, sans demander à des voyageurs de devenir œnophiles avertis ?
Marko Petrović : Je donne toujours trois adresses qui couvrent les profils différents.

En Istrie : Kozlović à Momjan, à 90 minutes de Pula. Cave moderne, accueil bilingue, dégustation de quatre vins à 20 EUR avec planche istrienne. Réservation par e-mail simple, en français passe très bien.

En Pelješac : Saints Hills à Komarna, près de Mali Ston. Vue sur le canal de Pelješac, dégustation de six cuvées à 28 EUR avec déjeuner léger. Le rouge Tribute (assemblage plavac et merlot) plaît énormément aux amateurs de bordelais.

À Hvar : Tomić à Jelsa. C’est le domaine le plus emblématique de l’île, avec une cave-musée installée dans un ancien réservoir d’eau. Dégustation à 25 EUR, accueil chaleureux, propriétaire passionné. Et la cuvée Hectorovich (blanc de garde) est un coup de cœur.

Toutes ces adresses fonctionnent sur réservation 48h à l’avance. Téléphoner ou WhatsApp marche presque toujours mieux qu’un mail.

Cave à vin traditionnelle croate avec rangées de fûts en chêne sous voûtes en pierre, ambiance vinification artisanale

L’œnotourisme croate face à la France et l’Italie

Camille Roux : Comment se positionne l'œnotourisme croate par rapport aux références françaises ou italiennes ?
Marko Petrović : Honnêtement, on est encore loin du niveau d'organisation de la Bourgogne ou de la Toscane. Très peu de domaines ont une boutique permanente, des panneaux fléchés ou des horaires d'ouverture stricts. C'est à la fois un défaut et un charme.

Le défaut : on ne peut pas improviser. Si vous arrivez devant un domaine sans avoir prévenu, il est probablement fermé.

Le charme : quand vous avez réservé, vous êtes presque toujours reçu par le propriétaire ou son fils. Vous goûtez dans la cave familiale, parfois dans le séjour. C’est intime, sincère, sans mise en scène. Pour un voyageur lassé du tourisme viticole industriel, c’est une expérience unique.

L’autre force croate, c’est l’accessibilité. Les meilleurs domaines pratiquent des prix divisés par deux ou trois par rapport à leurs équivalents bordelais ou toscans. Un grand plavac mali de Dingač à 35 EUR coûterait 90-120 EUR à qualité comparable en France. Cela ne durera pas — depuis 2023 on voit déjà les prix monter — donc c’est le bon moment pour découvrir.

Les pièges à éviter quand on découvre les vins croates

Camille Roux : Quels pièges éviter pour ne pas repartir avec une mauvaise image ?
Marko Petrović : Trois écueils classiques.

D’abord, ne goûtez pas un plavac mali servi dans un bar à touristes du port de Split. Il sera presque toujours médiocre, oxydé ou déjà fatigué par la chaleur. Pour le plavac mali, allez dans une konoba sérieuse ou directement chez un producteur.

Ensuite, méfiez-vous des rouges trop jeunes. Le plavac mali a besoin de 3-4 ans minimum pour s’arrondir. Un dingač 2024 dégusté en mai 2026 sera fermé, austère, presque amer. Préférez les millésimes 2020-2022.

Enfin, ne vous attardez pas sur les “grands” cépages internationaux comme le cabernet sauvignon ou le merlot croates. Ils existent, ils sont parfois bons, mais ils n’ont pas l’identité que portent les cépages autochtones. Quand on est en Croatie, on goûte croate.

Questions rapides : les idées reçues sur le vin croate

Le vin croate, c'est sucré ? Vrai ou faux ?
Faux pour 95 % de la production. La très grande majorité des vins croates sont secs. Quelques liquoreux exceptionnels existent (prošek de Hvar, vin de paille d'Istrie) mais restent confidentiels.
On peut boire du vin local au verre dans les restaurants ?
Vrai. Tous les restaurants sérieux proposent du vin local au verre, généralement entre 5 et 9 EUR le verre selon la cuvée. Demandez "vino kuće" (vin de la maison) pour découvrir l'option la plus locale.
Le vin croate est-il bio ? Vrai ou faux ?
De plus en plus, mais pas systématique. Plusieurs grands domaines (Kabola, Trapan, Saints Hills) sont certifiés bio ou en biodynamie. À l'inverse, beaucoup de petites caves familiales travaillent en agriculture raisonnée sans certification.
Le pošip est-il un cépage ou une appellation ?
C'est un cépage blanc autochtone de l'île de Korčula et de la Dalmatie centrale. Il donne des blancs ronds, légèrement amandés, très bien adaptés aux fruits de mer.
Le malvazija istarska est-il le même que le malvasia italien ?
Non. Ce sont deux cépages distincts qui partagent un nom de famille mais pas leur ADN. Le malvazija istarska est endémique de la péninsule d'Istrie.
Peut-on faire un séjour œnotourisme avec des enfants ?
Vrai. La plupart des domaines accueillent les familles, certains ont même des espaces jeux ou des animaux. L'agritourisme istrien est particulièrement adapté.

Trois choses à retenir avant de partir

Marko Petrović : Si je devais résumer en trois conseils :

Un, partez sans préjugés. Les vins croates ne ressemblent pas aux vins français. Goûtez d’abord, comparez ensuite — ou pas du tout.

Deux, planifiez. Réservez vos visites de domaines au moins 48h à l’avance, par mail, en précisant le nombre de personnes et l’horaire. Vous serez accueilli comme un invité, pas comme un client.

Trois, complétez avec la cuisine. Le vin croate n’a aucun sens hors contexte. Goûtez le malvazija sur des fuži aux truffes, le plavac sur de l’agneau peka, le pošip sur du poisson cru à l’huile d’olive de Brač. C’est là que tout prend sens.

Pour préparer un séjour œnotourisme combinant vignobles dalmates et plages, l’itinéraire détaillé sur la Croatie en couple intègre plusieurs domaines évoqués par Marko. Et pour des conseils pratiques sur les produits du terroir, notre guide gastronomie croate complète l’éclairage donné dans cet entretien. Pour réserver des hébergements près des vignobles de Pelješac ou Hvar, Location-Croatie.com recense des appartements et maisons en bord de vignes.

Questions fréquentes

Le plavac mali est le cépage rouge phare de la Dalmatie. Cousin du zinfandel californien et descendant direct de l'ancien crljenak kaštelanski, il donne des rouges puissants, charnus et tanniques sur les terroirs schisteux de la péninsule de Pelješac et de l'île de Hvar. Côté blanc, la graševina (welschriesling) domine en Slavonie continentale et la malvazija istarska règne en Istrie.

Au domaine, comptez 8-15 EUR pour un bon vin de table, 15-30 EUR pour les cuvées de qualité, 35-80 EUR pour les grands plavac mali de Pelješac (Dingač, Postup) ou les blancs de garde d'Istrie. Au restaurant à Split ou Dubrovnik, multipliez par 2 à 3. Les supermarchés proposent du vin local correct dès 6-8 EUR la bouteille.

Trois choix selon le profil. L'Istrie pour les amateurs de blancs frais et de cuisine raffinée (malvazija, teran rouge, truffes, huile d'olive). La péninsule de Pelješac pour les rouges puissants et les villages de pêcheurs (plavac mali, Mali Ston). L'île de Hvar pour combiner vignobles, plages et patrimoine UNESCO (Stari Grad). Comptez 3-4 jours par région.

Oui, presque toujours. Contrairement à la France, la majorité des domaines croates sont des structures familiales sans cave permanente ouverte. Réservez par mail ou WhatsApp 2 à 5 jours à l'avance. Comptez 15-30 EUR par personne pour une dégustation guidée de 4-6 vins, souvent avec planches dégustation pršut/fromage.

Trois classiques. Plavac mali jeune sur de l'agneau peka cuit sous la cloche de braise. Malvazija istarska sur des spaghettis aux truffes blanches d'Istrie. Pošip de Korčula sur du poisson grillé à l'huile d'olive et romarin. Pour le pršut (jambon cru de Drniš ou de Pag), un graševina demi-sec ou un dingač léger. Et pour le risotto à l'encre de seiche, un blanc de Brač.

Oui, dans les limites des franchises douanières intra-UE (90 litres par personne, dont 60 litres maximum de vins effervescents). En pratique, vous pouvez ramener tranquillement 6 à 12 bouteilles dans une valise. Pour les achats plus importants, utilisez les services d'expédition proposés par certains domaines (15-25 EUR par carton).